Éduquer l'enfant sourd à l'intégration socialeSurdité, quelle éducation pour mieux s'insérer dans la société ?3 avr. 2010 Annie Boroy
signes extérieurs de surdité - site cesens
En 2008, Grégory Goasmat, psychologue clinicien, écrivait L’intégration sociale du sujet déficient auditif – Enjeux éducatifs et balises cliniques (1). Cet ouvrage ouvre la porte sur une image originale de la surdité. Remises en causeLa LSF (langue des signes française) suscite fascination et intérêt légitime. Mais elle n’est pas obligatoirement la langue naturelle des sourds. Elle n’est pas la seule voie permettant « la prise de parole ». De plus, les parents d'enfant sourd, majoritairement entendants, rencontrent des difficultés pour investir une autre modalité langagière que la leur et pour apprendre à signer. Cette langue doit pouvoir être enseignée, mais subordonnée à l’acquisition de la langue française. « C’est d’abord la structuration de la langue française orale et écrite qui doit mobiliser les efforts des éducateurs. » Elle induit souvent des idées de « communauté » ou de « monde des sourds » qui ont des effets ségrégatifs. L’idéal communautariste est vécu en termes de repli, il radicalise la différence, il a des effets réducteurs « tant sur le plan de la socialisation que sur celui des inscriptions socioprofessionnelles possibles ». L’enfant sourd a néanmoins besoin de se construire une identité propre, en lien avec d’autres sourds ; la scolarisation à l’école ordinaire ne se suffit donc pas à elle-même si l’enfant y est le seul déficient auditif. Paradoxe sociétal actuelUn écart se creuse entre :
S'opposent ainsi deux voies éducatives possibles :
Priorité éducative : l’accès à la langue françaiseLe besoin prioritaire est la bonne connaissance du français écrit. « L’intégration sociale des sujets déficients auditifs se trouve conditionnée par leur capacité à lire et écrire la langue française, non à l’oraliser. » La langue orale doit, cependant, être aussi enseignée : elle permet l’appropriation de la phonologie et donc les acquisitions dans le domaine de la lecture/écriture. La LPC (langue française parlée complétée) est un « outil privilégié pour l’acquisition de la langue parlée et donc de la maîtrise de sa forme écrite ». Elle permet, en outre, des échanges naturels, « car c’est la langue des parents qui est rendue accessible ». Mais l’intégration sociale ne serait pas favorisée par une « belle parole » : plus la personne sourde oralise correctement, moins sa surdité est perçue par son entourage. L’illusion empêche alors l’interlocuteur entendant de bien prendre en compte la surdité et de s’y adapter dans sa communication. Face à quelqu’un qui n’a pas l’air sourd, on parle comme s’il n’était pas sourd, on oublie la surdité ; la personne déficiente auditive est alors dans une situation d’inconfort et de difficulté de compréhension. Les signes extérieurs de la surdité – tels que l'utilisation de la LSF – favoriseraient mieux le processus d’intégration sociale en affichant une différence que les entendants ne pourraient ignorer. Que penser de cette prise de position ?L’orientation de Grégory Goasmat ne fera sans doute pas l’unanimité chez les personnes concernées. Elle induit cependant une idée fondamentale qui pourrait être intégrée à tout projet éducatif et linguistique : la nécessité de développer chez l’enfant sourd la part respective de différence et de ressemblance. L’identité des personnes sourdes peut passer par un sentiment d’appartenance communautaire via la LSF ; mais cette appropriation de sa surdité par l’enfant peut passer par d’autres modalités, dont l’usage de la LPC. Quel que soit le choix opéré par ses parents, cette identité ne peut s’exprimer dans un contexte éducatif où l’enfant serait mis dans l’obligation contraignante de ne jamais avoir l’air sourd. La remise en cause de l’intérêt du « bien parler » est sans doute un point de vue réducteur. Autoriser l’enfant sourd à ressembler à ceux qui ne le sont pas lui procurera bien des avantages en termes de meilleure acceptation par les autres ; il sera mieux compris et sa communication sera facilitée. Mais cet objectif ne devrait peut-être pas être placé en tête de liste des préoccupations éducatives. Les parents souhaitent et attendent d’abord que leur enfant sourd « parle bien ». Mais la « belle parole » n’est un atout supplémentaire que si la surdité est vécue sans complexe et sans honte. Elle ne rend pas obligatoirement plus heureux. Éduquer un enfant sourd, de ce point de vue, c'est l'éduquer à être sourd et à savoir ne pas le cacher. (1) Grégory Goasmat,L’intégration sociale du sujet déficient auditif – Enjeux éducatifs et balises cliniques, éditions L’Harmattan, collection Le travail du social, 2008. Tous droits réservés Annie Boroy. Demandez l'autorisation de l'auteur avant toute reproduction sur Internet ou dans la presse traditionnelle.
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